Guy Burden

Ma rencontre avec Guy Burden

Je ne savais pas que ma vie était en danger.

1 Samuel, 17, 1. Les Philistins rassemblèrent leurs troupes pour la guerre, ils se rassemblèrent à Soko de Juda, et campèrent entre Soko et Azéça à Ephès-Dammim. Saül et les hommes d’Israël se rassemblèrent et campèrent dans la vallée du Térébinthe et il se rangèrent en bataille face aux Philistins. Les Philistins se tenaient sur la montagne d’un côté, les Israélites se tenaient sur la montagne de l’autre côté, la vallée était entre eux. Un champion sortit du camp philistin. Il s’appelait Goliath.

17, 12. David dit à Saül : « Que personne ne perde courage à cause de lui. Ton serviteur ira se battre contre ce Philistin. »

40. David prit son bâton en main, il se choisit dans le torrent cinq pierres bien lisses et les mit dans son sac de berger, sa giberne, puis, la fronde à la main, il s’avança vers le Philistin.

Is. 2 Le livre de l’Emmanuel. Vocation d’Isaïe.

Is 6. 1, 8. L’année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur assis sur un trône grandiose et surélevé. Sa traîne emplissait le sanctuaire. Des séraphins se tenaient au-dessus de lui, ayant chacun six ailes, deux pour se couvrir la face, deux pour se couvrir les pieds, deux pour voler. Ils se criaient l’un à l’autre ces paroles : « Saint, saint, saint, le Seigneur Dieu de l’univers, le ciel et la terre sont remplis de sa gloire, hosanna au plus haut des cieux. Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, hosanna au plus haut des cieux. » Les montants des portes vibrèrent au bruit de ces cris et le Temple était plein de fumée. Alors je dis : « Malheur à moi, je suis perdu! Car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au sein d’un peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, Yahvé Sabaot. » L’un des séraphins vola vers moi tenant dans sa main une braise qu’il avait prise avec des pinces sur l’autel. Il m’en toucha la bouche et dit : « Voici, ceci a touché tes lèvres, ta faute est effacée, ton péché est pardonné. » Alors j’entendis la voix du Seigneur qui disait :

  • « Qui enverrai-je? Qui ira pour nous? »

Et je dis :

  • « Me voici, envoie-moi. »
  • Va, sûrement tu réussiras.

En même temps, dans le bar l’Acropole, qui commençait à se remplir, tout était silencieux. On comprit que c’était ce dont il leur avait parlé dans son livre, lorsqu’il avait montré la ville plongée dans le noir. Tout le monde réfléchissait à la chose, et Maurice et Tom se tinrent silencieux, car beaucoup de gens pensaient que le barrage Manic V avait cédé, lorsque le grand blond prononça cette sentence de mort contre lui :

  • Il mourra!

Un soir où il était allé à l’Acropole un peu plus tard que d’habitude, il devait arriver neuf heures, Georges, un client régulier; il était assez grand, mince, 25 ans à peu près, les cheveux bruns frisés un peu, avec qui il jouait au billard de temps à autres, dit à Steve:

  • Il veut se battre, lui.

Le duel

C’était Guy Burden, mais je ne l’avais pas reconnu.

Georges était représentant. Il me dit ça : J’ai couché avec une femme mariée sur la job.

Je lui ai dit, je ne sais pas ce qui m’a pris, je ne suis pas du genre à commencer à parler du bon Dieu dans les hôtels, c’était avant que Brizilia n’apparaisse, avant que Guy Burden n’essaie de m’écraser. En tout cas, je lui ai dit :

  • Tu es fou toi. Jamais il ne te le pardonnera.

Il était en pick-up. Je traversais la rue à l’intersection. Il n’y avait personne. Et quand j’ai été rendu au coin j’ai traversé de l’autre bord de la rue dans l’autre sens. Mais il y a un char qui arriva sur la 3e. Il sortait de la rue Benoit XV qui est une bifurcation ou les policiers s’étaient engagés, il y avait une patrouille de police, sans faire son stop. Steve essaya bien de ne pas s’en occuper, mais il était sur la ligne blanche au centre de la rue et le pick-up le frôla de si près qu’il sursauta sur place, malgré lui. Il traversa la dix-huitième avenue sans faire son stop et sans ralentir. Alors il lui cria :

  • C’est toi qui vas se faire écraser en fin de compte.

Il continua son chemin, lorsqu’il entendit quelqu’un lui crier à tue-tête, fou de rage :

  • C’est quoi ton problème, s’tu à moi que tu parles?

Steve tourne la tête, il le regarde, et il voit le pick-up blanc, un Toyota turbocompressé neuf, avec une boîte en fibre de verre, arrêté sur le bord du chemin, de l’autre côté de la rue, et quelqu’un qui lui crie par la fenêtre ouverte. Il lui répond alors :

  • Oui, s’ta toi que je parle.

L’autre rentre la tête dans le camion, reprend les commandes, tourne et avance dans l’entrée du garage, derrière les tinques à essence, et il lui demande une seconde fois :

  • C’est quoi ton problème, s’tu à moi que tu parles?

Steve lui répond une seconde fois :

  • Oui, c’est toi qui vas se faire écraser en fin de compte.

Il était au garage, derrière les tinques à gaz. Il ne fit ni un ni deux, il pesa sur la pédale à gaz au fond pour foncer sur lui. Cette fois-ci les ténèbres s’étaient bel et bien abattues sur le pays. Il l’avait pris par surprise.

Je vais aller à sa rencontre à la course avant qu’il n’ait le temps de prendre de l’alaire. Mais lorsqu’il vit le camion accélérer qui fonçait sur lui comme un buffle enragé en faisant des zigzags pour être sûr qu’il ne pourrait pas se sauver ni à droite ni à gauche, c’était impossible, le cœur lui manqua et son sang se glaça dans ses veines. On aurait dit que le temps s’était arrêté et qu’il était resté figé dans les airs l’espace d’un instant. Il reprit courage et il continua de courir et il vit qu’il déviait un peu à sa gauche en face de lui. Il se dit qu’il l’éviterait du côté conducteur. C’est probablement ce qui le mystifia, car il cherchait à prévoir ses réactions. Cependant, au dernier instant, comme il était revenu au centre vers sa droite pour foncer directement sur lui et qu’il avait pris toute la vitesse nécessaire pour l’écraser et lui passer dessus en le traînant sous le camion, et qu’ils étaient bien face à face, il fit une feinte, il fit semblant de sauter du côté du conducteur, mais au lieu de ça, il se donna un élan avec sa jambe d’appel et il sauta du côté du passager. Il avait tout calculé la distance qui les séparait au millimètre près. Il n’eut même pas le temps de donner un coup de volant. Il sauta par-dessus le hood devant le parebrise. Et lui passa tout droit comme un couteau chaud dans le beurre, sans le toucher. Il était encore en vie. Dieu merci. S’il avait sauté du mauvais bord, il l’aurait frappé. En passant dans les airs, il ne vit pas qu’il y avait quelqu’un d’autre à l’intérieur du camion, un passager, c’était Tom, le fils de Joan Marshall, et qu’ils étaient deux à vouloir l’écraser. Il retomba sur ses pieds. Il était à côté du camion, à l’arrière, il était déjà rendu à côté de la boîte du camion, au milieu, et il le regarda continuer son chemin sans ralentir. J’étais en face du camion, dans les airs, et je suis tombé à côté du camion.

Il freina sec dans la cour du restaurant en face du garage en passant par-dessus le trottoir parce qu’il allait trop vite pour arrêter. Le conducteur ouvrit sa portière et sortit du pick-up, il enleva son manteau de cuir rouge et il le jeta par terre, en furie. C’est alors qu’il le reconnut, c’était le grand blond, Maurice, et il était avec Tom, son fidèle écuyer.

Cette fois-ci, il avait eu le temps de le reconnaître. C’était le client qui avait une froc de cuir rouge et les cheveux blonds sur les oreilles à l’Acropole. Ça faisait bien un an qu’il se tenait à l’Acropole. S’il m’avait écrasé, ç’aurait été le crime parfait. Il n’y a rien qui nous reliait tous les deux entre lui et moi à l’Acropole. Personne ne savait que j’avais couché avec Joan Marshall. Il avait oublié juste un détail. Il avait marqué son tour au tableau. C’était Guy Burden, le mari de Joan Marshall.

On ne revit plus jamais Maurice à l’Acropole ou son fidèle écuyer, Tom, le petit Anglais.

Il n’y avait pas d’électricité, il n’y avait plus de communications, il n’y avait ni services d’urgence, ni ambulance ni police, mais il y avait des chiens et des corbeaux pour laper mon sang et bouffer mes entrailles s’il m’avait écrasé, et personne pour me ramasser.

Steve se dit alors, sûrement qu’ils regrettent ce qu’ils ont fait, et trois semaines plus tard, il croyait que si ses compagnons de travail savaient ce qui lui était arrivé, ils changeraient de conduite à son égard. Il se demandait encore comment leur expliquer la chose, lorsque le Seigneur se manifesta à lui. Il lui montra la forêt de la réserve des Laurentides à partir des airs, à vol d’oiseau, et tous les employés de la réserve s’étaient rassemblés aux environs des Portes de l’enfer, avec les clients et le personnel de l’Acropole, ainsi que tous ses voisins, et la forêt avait repris ses droits sur les berges de la rivière Saint-Charles, et de ville, il n’y en avait plus, et il y avait un gros nuage de fumée au-dessus de la forêt, car elle était en feu. Alors mon père me dit:

  • C’est la fumée de leurs festivités.

Notez que le calembour saute aux yeux, fesse steve. Non seulement ils étaient au courant, mais encore ils étaient en train de fêter.

Ç’aurait été le crime parfait. Il l’écrase et il retourne à Vancouver à deux mille milles de là et ni vu ni connu, ils ne le retrouveront jamais. Rien ne nous reliait moi et Joan. Personne ne savait que j’avais couché avec elle, sauf Marie. Mais il avait oublié juste un détail, une distraction, il avait marqué son tour au tableau. Et le petit Tom ne parlait pas un mot français. Il n’y a vu que du feu.


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